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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 10:30

L’EPIPHANIE DU REEL

(Michel Onfray)

J’ai acheté l’autre jour deux volumes de haïkus publiés dans l’excellente collection de poésie qui faisait mon bonheur d’adolescent chez Gallimard. Je connaissais cette forme brève depuis une trentaine d’années grâce au fils du libraire d’Argentan, Pascal Hervieu, qui m’en avait beaucoup parlé. Traducteur de Soseki pour Arfuyen, il vit depuis plus de trente ans au Japon et m’en parlait alors moins qu’il ne m’en disait de temps en temps, de façon mystérieuse. J’appréciais de loin ces très courts poèmes en trois vers sans y entrer vraiment.

En fait, mon formatage intellectuel d’occidental m’empêchait d’entrer dans ce monde oriental. Depuis Mallarmé, une certaine poésie joue la carte de l’obscurité, de l’ésotérique, de l’incompréhensible, de l’hermétique. Le sens disparaît au profit du son, la forme prend toute la place et le fond importe peu. La religion structuraliste a mis au devant de la scène des dévots du signifiant sans signifié. D’aucuns ont même conféré au blanc de la page un sens plus important que celui du noir des textes. Certains, comme les lettristes, achèvent le mouvement en évinçant les mots au profit des seuls sons.

Dans le même temps, tels ou tels résistaient à cette mode nihiliste en réactivant les vieilles recettes de la poésie. Ils composaient des sonnets et en faisaient des rimes croisées ou embrassées l’avenir de la discipline. La récente parution d’un recueil de Michel Houellebecq dont un chapitre s’intitule « Mémoire d’une bite » montre qu’en matière de poésie, on peut n’avoir envie ni d’un autiste verbigérant, ni d’un nouveau Sully Prudhomme – l’un n’excluant d’ailleurs pas forcément l’autre .

Les haïkus résolvent cette antinomie au profit d’une autre façon de faire de la poésie : le verbe n’est pas premier, mais second, il n’est pas le dieu auquel on effectue des dévotions, mais l’instrument du monde. Il n’est pas une fin en soi, mais un moyen, pas une structure a priori avec laquelle on pourrait jouer sans souci du lecteur, mais un outil susceptible de saisir le réel dans ses manifestations les plus détaillées. Le verbe est une politesse qui se retire aussitôt qu’il a servi pour laisser flotter dans l’âme la collision de deux ou trois images qui produisent une étincelle de l’intelligence du monde.

La poésie d’aujourd’hui laisse une place importante au je, au moi, à l’ego, à l’exposition de soi sur le mode autiste ou narcissique, sans souci de communiquer ce qui s’avère universel dans une confession singulière. La glossolalie fait souvent la loi. Dans le haïku, le je est rarissime, car un je séparé du monde constitue une aberration mentale. L’occident a inventé le je coupé du monde dans lequel il évolue. Depuis que le monothéisme présente l’homme comme le couronnement de la création, le je regarde le réel comme le créateur sa créature. Parfois, il regarde plus le nombril de son je que la matière du monde, sa texture.

Le haïku ne joue pas de cette opposition artificielle : la pensée non occidentale ne sépare pas le sujet de l’objet, le je du monde, le moi du réel, l’individu de la nature, l’humain de l’univers, la personne du cosmos. Je est un même. Dès lors, le langage sert à saisir un fragment de ce qui advient (une fleur, un nuage, un insecte, une goutte d’eau, une feuille, un oiseau, un arbre, un poisson, une ride sur l’eau, le bruit d’une pluie fine, etc.) et la couleur de l’âme au moment de l’épiphanie. Le haïku est une phénoménologie minimale. S’il n’y a de conscience que de quelque chose, ce bref poème dit ce quelque chose et exprime en même temps la nature de la conscience qui le vise – il dit le monde et celui qui dit ce monde.

Le haïku propose deux ou trois images qui s’animent et font un film interrompu deux secondes après son commencement. C’est le dernier verbe juste à l’entrée du mutisme. En ce sens, il constitue un exercice de connaissance extraordinaire : il apprend à voir ce qui advient de façon minimale, microscopique. Il effectue le tri dans le bruit et le chaos du monde et permet de percevoir un événement infinitésimal. Dans le brouhaha du réel, on détache le bruit presque inaudible d’une fleur qui tombe. Ecrire quelques haïkus, c’est ne plus voir le monde de la même manière et le saisir comme un prétexte à connaissance des frissons du réel.

Cette connaissance, non par les gouffres, mais par les pointes, génère une sagesse. Zen, si l’on veut, orientale, bien sûr, mais aussi, et surtout, primitive - au sens étymologique, à savoir première. Tout ce qui advient a eu lieu un nombre infini de fois et se répétera un nombre indéfini de fois. L’éternel retour de la grenouille qui saute dans l’eau et fait « ploc ! », celui des pétales de cerisier éparpillés par la première pluie, l’ondulation de la carpe dans le bassin, la brume d’aurore sur la rizière, le papillon qui se pose sur la mousse… Le haïku dit ce qui a eu lieu sans les hommes, ce qui aura lieu sans eux, ce qui n’a pas besoin d’eux pour avoir lieu. Il immobilise ce qui fuit, il est l’eau puisée au fleuve d’Héraclite et recueillie au creux de la main – eau qui coule aussi de la paume et la laisse vaguement humide comme un souvenir.

Le haïku dit pour n’avoir plus à dire, il manifeste pour laisser une trace qui s’estompe et disparaît – comme le réel. Il saisit le diamant du réel et l’efface pour n’obtenir qu’une mémoire bientôt évaporée elle aussi de ce qui a été dit. Les mallarméens commencent par la fin et font disparaître le réel au profit du verbe ; les auteurs de haïkus commencent par le début, ils saisissent le réel dans l’une de ses manifestations et utilisent le verbe au profit des images qui génèrent la sensation enfuie. Ils présentifient la disparition, ils actualisent la fugacité, ils fixent le mouvement, ils nomment l’éphémère, ils montrent l’à peine visible.

Cette poésie suppose des livres qui n’éloignent pas du monde, mais y ramènent. L’occident a intercalé des bibliothèques entre nous et le monde. De sorte qu’on n’est moins soucieux de dire le monde que de dire les livres qui disent le monde. Les recueils de haïkus sont des livres qui effacent les livres et les transforment en voie d’accès au monde oublié par trop de livres. Les dévots du verbe ont oublié le monde ; les sages du monde congédient le verbe – avec un verbe qui va s’évaporer comme la rosée. Le haïku est l’ultime parole avant le silence.

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 11:45

 

On essaie de se remémorer et de comprendre mais on se souvient surtout d’avoir ressenti : au final ne reste que l’émotion.


assise4_2_.gif


« Je crois que tous le sens de la création littéraire réside là : dans l'art de décrire des objets ordinaires tels que les réfléchiront les miroirs bienveillants du futur, de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse  embaumée que seule la postérité saura discerner et apprécier en ces temps lointains où les petits riens de notre simple quotidien auront pris d'eux même un air exquis, un air de fête… »

Nabokov (Guide de Berlin) Quarto Gallimard

 *

 « Si j'étais écrivain, je ne permettrais qu'à mon cœur d'avoir de l'imagination et que, pour le reste, je compterais plus sur la mémoire, cette
ombre de notre vérité personnelle qui s'allonge au soleil couchant. »

 Nabokov (Printemps à Fialta)

 


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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 10:29

 

tongs jambes jupe

seins lèvres et yeux bleus

descendent l’escalier


*


ses jambes ses bras nus

son chien et ses seins pointus

viennent vers moi


*



Dans la vision tabulaire (opposée à la linéaire), on visualise des détails d’un texte ou d’un tableau dans un certain désordre et le cerveau reconstitue une vision d’ensemble subjective, impressionniste… voire cubiste !
Bref, au final l’assemblage nous ressemble car « qui se ressemblent s’assemblent » ! (CQFD)

 


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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 14:42

      « Ce qu’il a pu m’emmerder le belge (Denoël) avec mes trois points ! Ça le gênait les trois points !... Quand même, ça existe dans notre ponctuation, les points de suspension ! C’est même ce qu’il y a de mieux, autrement commode que le point virgule, cette sournoise qui n’est ni point ni virgule, qui estropie la syntaxe et permet toutes les tricheries. Les points de suspension c’est la vie même, c’est ça qui fait respirer la phrase et qui l’achève en beauté avant qu’elle se littératurise. Notre conversation, nos dialogues, ce sont des points de suspension avec des mots autour. » Céline

 

 

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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 17:19

C’est un peu « cliché », mais on compare souvent le haïku avec des instantanés photographiques : Henri Cartier Bresson était celui qui était le plus proche de ce regard (cette école ?) 


« L'œil du siècle :

 En reportage photographique, il invente le regard.
Objectif mais attentif et discret. Ses propos sur le reportage

pourraient aussi bien s'appliquer à l'écriture du haïku. Le haïku par son regard, c'est la vie qui court avec ses joies, ses peines, ses drames, ses instants comiques. Loin des théories compassées, du comptage sur les doigts, de l'imitation des anciens, des règles étriquées, des images forcées, des photo-montages... »

Préface du livre d'Henri Cartier-Bresson "L'imaginaire d'après nature"
pp 19-22 (Fata Morgana, 1996, ISBN 2.85194.423.1)
 



“La photographie est un couperet qui dans l'éternité saisit l'instant présent qui l'a éblouie.
La photographie "fabriquée" ou mise en scène ne me concerne pas...

L'appareil photographique est pour moi un carnet de croquis, l'instrument de l'intuition et de la spontanéité, le maître de l'instant qui, en termes visuels, questionne et décide à la fois. Pour signifier le monde, il faut se sentir impliqué dans ce que l'on découpe à travers le viseur. Cette attitude exige de la concentration, de la sensibilité, un sens de la géométrie. C'est par une économie de moyen et surtout un oubli de soi-même que l'on arrive à la simplicité d'expression…
Photographier : c'est retenir son souffle quand toutes nos facultés convergent pour capter la réalité fuyante ; c'est alors que la saisie d'une image est d'une grande joie physique et intellectuelle.
Photographier : c'est dans un même instant et une fraction de seconde reconnaître un fait et l'organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment et signifient ce fait…
Ma passion n'a jamais été pour la photographie en elle-même, mais pour la possibilité en s'oubliant soi-même, d'enregistrer dans une fraction de seconde l'émotion procurée par le sujet et la beauté de la forme… ”
H.C.B.


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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 11:21

Donner à voir sans tout faire voir:


« Si l’on veut les points sur les i
On a perdu la poésie
… »

*

« L’effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu’après la chose »

Aragon (Le roman inachevé)

 


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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 14:36

 

vent sur la plage
si la dame nue
avait une robe…



Plus de robes d’été (compil.)!



Pour celles (et ceux ?!) qui se formaliseraient de ces « obsessions » en série (ces délires :-)), c’est un jeu, un peu (beaucoup !) pour rire : le senryû, initialement, est un amusement :
"un petit texte satyrique et comique*". 

D’ailleurs, à de rares exceptions près (saoul amoureux fou...), comment peut-on « faire de la poésie » en étant sérieux !

On n’est pas sérieux quand on fait de la poésie…  même après 17 ans, même et surtout en écrivant des haïku en français !

Comique vous dis-je !

Comédia ! Comediante !

*Voir l’introduction de Jean Cholley aux « Haïku érotiques » Editions Piquier

 


 

printemps précoce 
sa robe à fleurs ouverte
à deux boutons


Est-ce ma faute
Si les fruits de l’été se forment aux printemps
Si le temps de l’amour revient au temps des fleurs
Ouvertes sur les robes des jeunes filles en fleurs

 


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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 09:06

 

      « La poésie n’est rien qui ne chante pas. En japonais, un haïku, ça chante, de tout le jeu subtil des consonnes et des voyelles. »

Etiemble (Préface à « Le roman inachevé». Poésie/Gallimard)

 

 



sa peau souillée
d'écume de sable et de sel
son maillot de mer

 

 

  Perce voir le mot seul, le sentir, mais… le son aussi a un sens… essentiel… 
pas de poésie sans sons… sans musique…
 

soleil couchant
cachant le hale de son cou
son châle

 


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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 10:24


Dépêche de l’AFP* :
Le bruit court que, sur le modèle de la taxe carbone, on pourrait capitaliser les mots économisés dans les poèmes brefs avec la possibilité de pouvoir les réutiliser dans des haïkus dépassant les 17 syllabes réglementaires du protocole de Tokyo.
Le parti des vers a fait savoir qu’il trouvait cette mesure intéressante. En revanche le parti radical, dans un très bref communiqué, s’oppose à ces quotas et à ce qu’il considère comme "une pollution de l’environnement du haïku" ;  il annonce, "pour couper court aux rumeurs", qu’il continuera à œuvrer, sans vers et contre tout, pour la diminution des émissions de haïku à effet de manches.

*Agence France Poésie 

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 16:10

   Il y a quelques années lorsque je voulais signifier le passage du temps (du mien !) dans des tercets du genre « senryus », je précisais « soir d’été » ; à présent j’en suis à « soir d’automne »… je n’ai pas vu passer « matin d’automne » !
Bientôt, sans surprise, ce sera « matin d’hiver » (pur et glacé) ; ensuite, si le temps le permet, nous finirons par « soir d’hiver » et, peut être un jour, si jour il y a, évoquerons nous la « nuit d’hiver »… mais ceci est une autre histoire, un autre temps... hors saison.
En attendant, bienvenue à… « tous les matins (de printemps !) du monde ».

 


soir d’été
juste assez de lumière
pour ses yeux bleus
(2004)


soir d’automne
les souvenirs lointains
plus précis
 

Remarque : ce jeu d’écriture est une forme de métaphore, étant entendu que pour les tercets du genre « haïku » on retrouve la réalité des mots de saison.

 


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