Dans le petit jeu gratuit et si peu orthodoxe (c'est un clin d'œil, pas une thèse!) qui consiste à pointer des
similitudes entre " l'esprit haïku" et le "regard" de certains poètes occidentaux, après Mallarmé avec " Pour un tombeau d'Anatole", intéressons nous à ce cher Valéry. Pour tout dire c'est lui-même qui en nommant un de ces mini textes "Haï Kaï" (voir plus bas) m'en a
donné l'idée.
Ce ne sont pas, bien sûr, ces poèmes en vers classiques qui justifient cet exercice mais certains petits textes très
personnels trouvés dans ses "Cahiers" (Editions La pléiade).
Le contenu de ces cahiers écrits tout au long de sa vie, le plus souvent à l'aube, n'était pas, pour l'essentiel,
destinés à être publiés.
Une sélection de ces textes dans les "Poésies perdues" (poèmes en proses des cahiers: poésies Gallimard) nous révèle un
Valéry méconnu du grand public, plus prosaïque, observateur permanent, différent du cliché de l'intellectuel élitiste et mondain.
Abandonnant les poèmes en vers (qu'il reprendra par amour à la fin de sa vie avec " Corona § Coronilla" Editions de
Fallois) pour ceux en prose, Valéry y invente une poésie personnelle détachée du symbolisme de son maitre et ami Mallarmé; prenant conscience des contraintes et des limites de la versification et
de la description traditionnelle il s'en affranchit : sa prose poétique pointe ce qui surprend et émeut, le singulier et l'universel se complétant; parmi les aphorismes, notes , réflexions ou
dessins surgit parfois, sortie d'un ensemble, l'image partielle dans l'instant.
Ces fragments, morceaux de poésie brute, suivent les sensations au plus près, disent les impressions mêlés : "Fixer des
vertiges" comme disait Rimbaud, fixer ces moments où les sens entrevoient le monde. Sa pensée procède par impulsion à partir de la vision qui l'a suscitée : toujours sur le fil, il reste en
équilibre au dessus du vide de l'inconnu ("L’univers n’est qu’un oiseau dans l’étendue.").
Sa relation la plus connue avec le haïku est la préface qu'il écrivit pour : "Sur des lèvres japonaises" de Kikou
Yamata en 1924 ("Les civilisations qui se raffinent en arrivent à des formes poétiques très brèves… Un long poème contient toujours quelque autre chose que poésie...")
Je vous propose une petite sélection qui permets d'entrevoir cette vision globale et particulière qui caractérise ce
poète et qui pour certains textes me semblent proche de ce que j'imagine "l'esprit haïku" influencé naturellement par une pensée occidentale.
Pour débuter la sélection, ce tercet de Valéry, inscrit au fronton du palais de Chaillot, justifiant la conviction que,
au-delà des mœurs et des cultures (souvent déformées par l'exotisme spiritualiste et parfois dopées par l'EPO (Excès de Philosophie Orientale!)) et en respectant toutes les différences de forme,
la poésie (quand elle est bonne!) est universelle :
Choses rares ou choses belles
Comme jamais encore vues
Toutes choses qui sont au monde.
N'entre pas sans désir.
Ce qui est rare dans la minéralogie est sans valeur dans la littérature. On peut se couvrir de diamants : plus on en
met, plus on est pauvre…
Un regard sur la mer, c'est un regard sur le possible.
Oiseau posé entre
trois feuilles: un petit bruit
au crépuscule, par moments –
n'existe qu'à ces moments -
S'entend comme une douleur.
Il ne me suffit pas de comprendre, il me faut éperdument traduire.
Je suis né dans un de ces lieux où j'aurais aimé naître. (Cette!)
Nuque nue et à peine apparue.
Iris – blanc – penché –
gras de gouttes de pluie -
gonflé – lourd – de couleur délicate
(1899)
Nuit. Une immense Chose/objet/obscure et silencieuse.
Et dans elle, - des myriades faibles, un duvet de lueur et de bruits légers.
Travail de tous ces insectes? Qui percent, vrillent, scient, usent la nuit.
Une nuit, un nocturne – mais vraiment étouffé -
et avec ses millions de nuances noyées et distinctes -
la lueur stellaire – venant de partout si universelle.
Le calme grossier, le silence général, le vacarme uniforme des bestioles.
Le vent tacite, la suspension des feuilles qui sur moi fait un si grand effet, l'eau -…
(1899)
La mer, pour moi, impression des narines et des poumons, espace, dressement des vagues, boisson aérienne, grandeur,
odeur immense et hérissée, arbre odorant et gros, aérée.
Air hérissé.
(1899)
Lit, Horizon de délices et de douleur -
avec des masses blanches suspendues -
son profil d'ombres écrues.
(1899)
Le ciel est nu. La fumée flotte. Le mur brille.
Oh! Que je voudrais penser clairement!
(1903)
Un printemps si léger que je crois me survivre.
(1906-1907)
Soumets-toi tout entier à ton meilleur moment, à ton plus grand souvenir.
C'est lui qu'il faut reconnaitre comme roi du temps…
(1910)
6 heures [du] matin (4/09/14), je descends après la nuit si chaude à insectes, à pensées ; je laisse Paris
investi — je descends et je viens de marcher dans la légère lame tremblante glacée de l'eau, sur le fil de la mer. / Assis, je suis comme muet intérieurement. / Je suis lourd et je m'ouvre. Je
regarde sans voir. Que c'est calme ! Quelle distance entre ce que je sais et ce que je vois. Ce que je vois n'est rien et n'arrive pas à penser. Ce sont des photographies que prennent mes yeux
contraints. Que me font ces clichés ? / Au moment que la vague se penche pour se rompre, sur l'arête de sa lame brille / brillera / le soleil même. / L'eau de la crête commence à couler sur le
versant de tête la plus belle transparence sous la voûte naissante de la vague est entrevue. Puis le bruissement de l'écroulement; ce froissement augmente très rapidement et est interrompu par la
catastrophe d'écume. La rumeur finit dans un choc, que suit le gémissement du sable et du retrait. La chose se rengorge, se reprend, pour se revomir encore et encore.
La passion de l'intellect veut tout comprendre, tout reconstruire, tout abolir…
(1917)
La mer est en extase sous mes yeux. Toute chatouillée de petits soleils.
(1925)
Le jour croît, par degrés assez sensibles, et à chaque pas qu'il fait telle nuance se dégage du trouble pâle de
l'aube.
Le clair et le sombre se divisent — en colorations que l'on peut nommer ; et chaque couleur se divise à son tour —
chaque masse de l'espace s'ouvre comme une fleur.
La forme demande peu à peu moins d'hypothèses. Peu à peu la connaissance se fait immédiate et touche au suprême de la
netteté. Il n'y en a plus au-delà. L'incertain abandonne l'étendue. Un homme est visible à 300 m — qui entre dans un champ et [se courbe].
... Aube et moi — Corps toujours las qui s'éveille au-dessus de toutes ses pensées possibles — et ce sentiment étrange
d'être étrange, étranger, et cependant d'être quelque chose — Tout et rien — Substance unique et accident.
Je suppose alors un autre au même état quelque part, avec le même sentiment d'être — Être nécessaire sans doute... et
rien que possible.
Nous avons un mépris essentiel de tout ce qui ne compte pas devant cette heure.
L'édifice de la pensée complexe et claire parfois s'entrevoit nettement à travers l'onde du (temps présent non troublée
par le moindre remous).
La crainte bouleverse les dieux entrevus.
Nulle crainte — nul émoi ne ride, n'opalise le bassin mental de la conscience.
Comme cristal se forme le monde des idées
Loin de la douleur loin de la peur, des soucis, des croyances, des opinions, des intérêts —
Conditions de formation. Instabilité.
Rapports avec le rêve – rapports avec attention
Rêve à cause de la liberté laissé aux éléments analogiques, --, de la structure de l'espace.
[1925] Poèmes et PPA (Petits Poèmes Abstraits)
Mistral. Toute la mer dans le même sens. Ennui – sub-désespoir. Solitudo.
Tous ces paquets blancs en marche vers l'Est. Sur l'horizon des blocs de neige.
Abattement excité – La plaie étrange r'ouverte.
(1928)
J'attendais je ne sais qui?
(Toi? Ou le jour –ou-)
Il vint une pensée.
(C'est celui que Valéry a appelé Haï-Kaï ! 1937)
(Chaque heure, hélas, atrocement me vante)
La chaleur de ton sein,
Ta bouche au fier dessin
Et l'autre, plus vivante
(Corona…)
Ne me laisse pas seul, dit mon esprit à mon esprit -
Lis, défends-moi contre moi-même – fais un raisonnement, un calcul qui t'occupe - -
Défends- moi contre le désordre et le pire que j'engendre -
Contre le vrai - - La vérité est toujours terrible.
La certitude est inexorable. Ne regarde pas par la fenêtre qui donne sur la nuit.
(1938)
La pensée de ce qui est empoisonne ce que je vois.
La beauté du soleil et de la mer font souffrir.
Car il faut souffrir – et le beau doit y travailler aussi.
(1940)
Il y a un moment où la lumière commence à s'en prendre aux choses, à leur faire balbutier leurs formes, et puis leur
noms successifs, à partir de celui-ci même de "choses" qui est le commencement. Il y a d'abord quelque chose; puis des choses. Et c'est exactement comme dans la Genèse. Tout se passe comme il est
écrit dans le célèbre chapitre I. Division de l'homogène, du rien ou du chaos ad libitum. Il y a une petite enfance de la figure du monde d'un jour, pour un lieu donné.
(1943)
Arriver à ce point de sagesse – c'est-à-dire, d'observation limpide et de regard que rien ne trouble – que la mort nous
soit aussi peu de choses qu'elle l'est pour la nature de la vie, laquelle dilapide les êtres comme elle les prodigue, les tourmente, les supplicie comme elle les choie leur donne d'être sensibles
comme d'être pesants et mouvants, et, en somme, les ignore dans chacun d'eux comme chacun d'eux l'ignore dans l'immense production qu'elle est et ne conçoit ni ses prévoyances ni ses modes
contradictoires, ni le sens de son développement et ce mélange de génie, d'aveuglement, de variété et de mécanique monotone qu'elle manifeste à nous qui la jugeons d'après nous.
(1944, un an avant sa mort)
Je me juge moi-même assez différent du personnage littéraire qui porte mon nom, et qui est l'œuvre de mes œuvres… en un
mot pour moi, l'objet essentiel ne fut pas une œuvre à faire, ce fut l'éducation de l'auteur. Ceci est la clef. Je n'ai pas varié dans ce sentiment depuis ma vingtième année.» (Lettre à Jean
Paulhan)
Au fil du temps...
jupe volante
l’air de rien derrière elle
le Mistral et moi
sur le bonzaï
une goutte de rosée
géante
soirée
d’aout
la discussion prolongée
avec les grillons
en vol
deux libellules collées
s’envoient en l’air
je vois par instant
le visage du bonheur
comme je te vois
presque charmant
son prince saccadé
sur la webcam
cachant
le hâle de l’été
son châle
vent sur la plage:
si la dame nue
avait une robe
Bouquet fané
Abandonné au soleil
Son ombre est si belle
maison d’enfance
tout est plus petit
même la lune
matin d’été
j’aperçois dans son jardin
mon père au loin
clair de lune
son visage illuminée
par son i phone
premier lézard
la chatte l'a vu
la première
silence glacé
le crissement des pas
le dit de la neige
pleine lune
en panne au bon moment
l’éclairage public
souriant
le vieux pissant comme avant
sous le vent
à défaut de chair
en fin les cendres chaudes
du cher défunt
sorti de l’urne
dans le ruisseau vers la mer
descendre en cendres
le soleil après la nuit
le feu avant la cendre
reste un cœur
rayé de rides
sur son bras
devant la tombe
s’arrêter de vivre
un instant
nuit en
gîte
le chant du coq réveille
des
souvenirs
chez le boucher
sur la fausse orchidée
une vraie mouche
allongé dans l’herbe
face au nuage
allongé dans le ciel
prenant le métro
pour la première fois
seul sourire
Trous dans la salade
Sur les lieux du crime
le serial croqueur
piaillements
- s’envolant du pin
une plume
22 décembre
une minute en plus
un jour en moins
avec l’abeille
le brin de lavande
vrombit
premières fourmis
attendre un peu
pour la poudre
plage déserte
sous un
bout de bois roulé
deux fourmis
soleil d’avril
les fumeurs
et les non fumeurs
en terrasse
enterrement
des inconnus se regardent
cherchant l’autre
soir d’été
prendre le temps avec elle
les garder
au café
les touristes boivent le pastis
en VO
jour d’été…
ne rien faire
mais bien
vigne de mon père
une rangée de vieux ceps
vert tendre
chercheurs d’ombre…
les boulistes tournent
avec le soleil
balancement :
la libellule libère
le brin d’herbe
Au restaurant
devant le « m’as-tu vu »
elle ôte ses lunettes
sous l’abat-jour
la lumière tronconique
dissout la nuit
grippe aviaire
l’expert à la télé rassure
les deux cancéreux
aube grise
le café allume
son brouillard
la pluie
et les poules picorent
les flaques
sur la toile
nue
les pommes rougissent
sous son pinceau
retour
d’alpages
les dames admirent les bêtes
les bergers les dames
réalisant
ses cheveux grisonnants
en relisant l’offre
terrasse au midi
toutes les ombres
sentent l’anis
touristes en Provence
retrouvant dans les lavandes
l’odeur des WC
plage de Maguelone
toute nue sauf l’oreille
- allo
- nue -
juste autour des reins
la méditerranée