Encore un explorateur, un expérimentateur, de la brièveté : un croqueur de tranches de vie ! (que dis-je de tranches, de carpaccio de vie !!); bien sûr ce ne sont pas des haïkus (ni vraiment «des haïkus à la française » dixit Pierre Assouline sur son blog!), mais par leur concision, leur relative objectivité, leur prosaïsme et aussi parfois leur poésie ces petits textes de Félix Fénéon (1861-1944), nous rappelle que ces qualités là en tout cas ont toujours été présentes sous bien des formes dans notre langue.
C’est dans une rubrique intitulée Les « Nouvelles en trois lignes » que les dépêches de dernière minute reçues au journal Le Matin (en 1905 et 1906), étaient publiées sous formes de « brèves»… qui en disent long.
Ces
« mini romans » connaissent une nouvelle jeunesse puisqu’un
éditeur américain , qui
publie d’autres auteurs français passés dans le domaine public, les a fait traduire en anglais et les diffuse régulièrement sur Twitter :
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Bref, presque rien ne se crée, presque tout se transforme… en gazouillis :
« Elle tomba.
Il plongea.
Disparus.
Mlle Paulin, des Mureaux, 46 ans,
a été saccagée, à 9 heures du soir,
par un satyre.
Madame Fournier,
M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus :
neurasthénie, cancer, chômage.
Allumé par son fils, 5 ans,
un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy :
le ravage y fut considérable
Il n'y a même plus de Dieu pour les ivrognes :
Kersilie, de Saint-Germain, qui avait pris la fenêtre pour la porte,
est mort.
Le mendiant septuagénaire Verniot, de Clichy, est mort de faim.
Sa paillasse recèlait 2000 francs.
Mais il ne faut pas généraliser.
Le Dunkerquois Scheid a tiré trois fois sur sa femme.
Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère :
le coup porta.
Au faîte de la gare d'Enghien, un peintre a été électrocuté.
On entendit claquer ses mâchoires,
et il s'abattit sur la marquise.
M. Abel Bonnard, de Villeneuve-Saint-Georges,
qui jouait au billard, s'est crevé l'oeil gauche
en tombant sur sa queue.
Catherine Rosello, de Toulon, mère de quatre enfants,
voulut éviter un train de marchandises.
Un train de voyageurs l’écrasa
Une machine à battre happa Mme Peccavi.
On démonta celle-là pour dégager celle-ci.
Morte.
Le syndicat de l’arsenal de Rochefort
a décidé de présenter quatre revendications.
Le refus ?
La grève.
Un flacon flottait.
Mauritz, de Sèvres, se pencha pour le prendre et tomba dans la Seine.
Il est maintenant à la morgue.
Séquestrées, martyrisées, affamées par leur marâtre,
les fillettes du Brestois Joseph, enfin délivrées,
sont squelettiques.
Derrière un cercueil, Mangin, de Verdun, cheminait.
Il n’atteignit pas, ce jour-là, le cimetière.
La mort le surprit en route.
Au lieu de 175 000 francs dans la caisse de réserve
en dépôt chez le receveur des contributions directes de Sousse,
rien.
Mme Olympe Fraisse conte que,
dans le bois de Bordezac (Gard),
un faune fit subir de merveilleux outrages à ses 66 ans.
Les femmes rouges d’Hennebont
ont saccagé les vivres qu’apportaient aux ouvriers rentrés aux forges
les femmes jaunes.
C’est au cochonnet
que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois.
Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus.
Un bœuf furieux traînait par la longe vers Poissy le cow-boy Bouyoux.
Elle cassa.
Alors ce bœuf démonta le cycliste Gervet.
Le feu, 126, boulevard Voltaire.
Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête,
l’un une poutre, l’autre un pompier.
Sous des noms toujours neufs, une jeune femme
se place comme bonne et vite file, lestée. Gain, 25 000 francs.
On ne la pince pas.
MM. Deshumeurs, de La Ferté-sous-Jouarre, et Fontaine, de Nancy,
se sont tués, en tombant
l’un d’un camion, l’autre d’une fenêtre. »
Au fil du temps...
jupe volante
l’air de rien derrière elle
le Mistral et moi
sur le bonzaï
une goutte de rosée
géante
soirée
d’aout
la discussion prolongée
avec les grillons
en vol
deux libellules collées
s’envoient en l’air
je vois par instant
le visage du bonheur
comme je te vois
presque charmant
son prince saccadé
sur la webcam
cachant
le hâle de l’été
son châle
vent sur la plage:
si la dame nue
avait une robe
Bouquet fané
Abandonné au soleil
Son ombre est si belle
maison d’enfance
tout est plus petit
même la lune
matin d’été
j’aperçois dans son jardin
mon père au loin
clair de lune
son visage illuminée
par son i phone
premier lézard
la chatte l'a vu
la première
silence glacé
le crissement des pas
le dit de la neige
pleine lune
en panne au bon moment
l’éclairage public
souriant
le vieux pissant comme avant
sous le vent
à défaut de chair
en fin les cendres chaudes
du cher défunt
sorti de l’urne
dans le ruisseau vers la mer
descendre en cendres
le soleil après la nuit
le feu avant la cendre
reste un cœur
rayé de rides
sur son bras
devant la tombe
s’arrêter de vivre
un instant
nuit en
gîte
le chant du coq réveille
des
souvenirs
chez le boucher
sur la fausse orchidée
une vraie mouche
allongé dans l’herbe
face au nuage
allongé dans le ciel
prenant le métro
pour la première fois
seul sourire
Trous dans la salade
Sur les lieux du crime
le serial croqueur
piaillements
- s’envolant du pin
une plume
22 décembre
une minute en plus
un jour en moins
avec l’abeille
le brin de lavande
vrombit
premières fourmis
attendre un peu
pour la poudre
plage déserte
sous un
bout de bois roulé
deux fourmis
soleil d’avril
les fumeurs
et les non fumeurs
en terrasse
enterrement
des inconnus se regardent
cherchant l’autre
soir d’été
prendre le temps avec elle
les garder
au café
les touristes boivent le pastis
en VO
jour d’été…
ne rien faire
mais bien
vigne de mon père
une rangée de vieux ceps
vert tendre
chercheurs d’ombre…
les boulistes tournent
avec le soleil
balancement :
la libellule libère
le brin d’herbe
Au restaurant
devant le « m’as-tu vu »
elle ôte ses lunettes
sous l’abat-jour
la lumière tronconique
dissout la nuit
grippe aviaire
l’expert à la télé rassure
les deux cancéreux
aube grise
le café allume
son brouillard
la pluie
et les poules picorent
les flaques
sur la toile
nue
les pommes rougissent
sous son pinceau
retour
d’alpages
les dames admirent les bêtes
les bergers les dames
réalisant
ses cheveux grisonnants
en relisant l’offre
terrasse au midi
toutes les ombres
sentent l’anis
touristes en Provence
retrouvant dans les lavandes
l’odeur des WC
plage de Maguelone
toute nue sauf l’oreille
- allo
- nue -
juste autour des reins
la méditerranée