En voyant tous ces groupes de touristes dociles et compacts, encadrés et gardés par des guides, on imagine qu’il y a 50 ans, ces même guides, souvent gars du pays, auraient été des bergers.
Il n’y a presque plus de moutons et de plus en plus de touristes. Ils mènent donc leur troupeau humain avec la même passion*. A la prochaine génération, ils transmettront à leurs enfants, non pas la connaissance et l’amour des bêtes, mais celles des touristes... Le métier demande à peu prés les mêmes qualités… les troupeaux sont aussi très semblables : choisir un meneur ou une meneuse, les autres suivent ; bien surveiller les petits, on est responsable… On s’attache bien-sûr, mais à la fin il faut s’en séparer…
Tout ça ne dure que l’été, comme les transhumances.
Certains bergers, ce sont les derniers, alternent encore les deux activités…
ils ont du mal à lâcher les grands espaces les chèvres et les brebis…
mais les touristes sont si bêêêêêles.
*Foucault appelait ça: "la relation pastorale"
qui peut se transposer à bien d'autres structures organisées...
La connaissance révèle, nomme et, par là même, classe. La parole s’adresse à un visage.
La connaissance se saisit de son objet. Elle le possède. La possession nie l’indépendance de l’être, sans détruire cet être, elle nie et maintient. Le visage, lui, est inviolable ; ces yeux absolument sans protection, partie la plus nue du corps humain, offrent cependant une résistance absolue à la possession, résistance absolue où s’inscrit la tentation du meurtre : la tentation d’une négation absolue.
Autrui est le seul être qu’on peut être tenté de tuer. Cette tentation du meurtre et cette impossibilité du meurtre constituent la vision même du visage. Voir un visage, c’est déjà entendre : « Tu ne tueras point ».
Et entendre : « Tu ne tueras point », c’est entendre : « Justice sociale ». (...)
L’universalité est instaurée par ce fait, après tout extraordinaire, qu’il peut y avoir un moi qui n’est pas moi-même, un moi vu de face : la conscience, par ce fait extraordinaire qu’un moi souverain, envahissant le monde naïvement, aperçoit un visage et l’impossibilité de tuer. La conscience, c’est l’impossibilité d’envahir la réalité comme une végétation sauvage qui absorbe ou brise ou chasse tout ce qui l’entoure.
Le retour sur soi de la conscience n’équivaut pas à une contemplation de soi, mais au fait de ne pas exister violemment et naturellement, au fait de parler à autrui.
Emmanuel Lévinas.






